L’eau, fil conducteur de l’aménagement du territoire
Le temps de l’action coordonnée est venu
Depuis la sécheresse de 2022, les épisodes exceptionnels se succèdent, bouleversant durablement la situation hydrique du pays. Ce qui était autrefois perçu comme conjoncturel est désormais structurel : le manque d’eau fragilise l’économie, freine les projets d’aménagement et alimente des tensions sociales croissantes. Les territoires doivent désormais composer avec ces incertitudes et leurs conséquences majeures : pertes agricoles, baisse de rendement hydroélectrique, arrêts de centrales nucléaires, impacts industriels… Les conflits d’usages, désormais visibles, imposent d’inventer une nouvelle gouvernance. Malgré un cadre juridique complexe, les acteurs locaux innovent et mettent en œuvre de nouvelles approches conciliant eau et aménagement.
Les politiques d’aménagement ont un impact direct sur la ressource en eau, mais il n’existe pas de cadre contraignant imposant aux documents de planification d’intégrer une stratégie de gestion intégrée de l’eau. Les périmètres de gouvernance ne coïncident pas, générant un millefeuille d’acteurs et de compétences souvent morcelées et cloisonnées. Cette situation rend difficile la construction d’une gouvernance claire et partagée.
Les schémas d’organisation des compétences locales de l’eau (SOCLE) constituent un outil prometteur pour clarifier le « qui fait quoi » du petit au grand cycle de l’eau, mais ils se heurtent à un cadre juridique encore peu lisible. Le récent rapport du Sénat sur la GEMAPI pointe d’ailleurs un cadre inabouti et insuffisamment adapté aux réalités territoriales.
La crise de l’eau n’est plus cantonnée au Sud-Est : de nombreux territoires, du Pas-de-Calais à la Vallée du Rhône, ont été confrontés à des pénuries ou à des excès d’eau. Face à ces défis, des démarches innovantes émergent :
La communauté de communes des Portes Euréliennes, touchée par des inondations, a intégré la gestion du ruissellement au cœur de ses politiques publiques et de ses documents de planification.
Pour demain : une stratégie intégrée et une solidarité renouvelée
Les initiatives locales montrent la voie, mais ne suffiront pas à relever les défis croissants. Audrey Guiraud plaide pour une évolution réglementaire imposant une « stratégie intégrée de l’eau » dans les SCoT, et une refonte des périmètres d’action pour privilégier la cohérence hydrographique sur les découpages administratifs. Il s’agit d’inventer une gouvernance multi-usages, solidaire et adaptée aux enjeux de demain.
Comment construire une culture partagée de la sobriété hydrique tout en maintenant l’attractivité des territoires ?
Sobriété hydrique et gouvernance partagée
Jean Launay, président du Comité national de l’eau, a rappelé que l’eau est « le marqueur du dérèglement climatique, par ses excès ou ses manques ». Il a retracé l’évolution de la gouvernance de l’eau en France, citant les Assises de l’eau, le Varenne agricole de l’eau et la planification écologique, qui ont permis d’ancrer la notion de sobriété hydrique dans les politiques publiques.
Il a insisté sur la gravité de la sécheresse 2022, qui a vu plus d’un millier de communes confrontées à des coupures d’eau, et sur la nécessité de repenser la gouvernance et le financement de l’eau à l’échelle des bassins.
Gouvernance de l’eau – Les propositions de Jean Launay pour une clarification des compétences
- Les EPCI à fiscalité propre (EPCI/FP) n’ont pas toujours les moyens d’élaborer et de comparer les scénarios adaptés à leur territoire.
- Les tailles très variables des communautés de communes recoupent rarement des sous-bassins cohérents.
- L’ingénierie technique et financière fait souvent défaut, surtout en milieu rural.
- Dans les territoires ruraux non structurés à l’échelle départementale, les EPCI ne souhaitent pas spontanément prendre la compétence eau/assainissement.
- Le transfert de compétences à des syndicats infras communautaires ou existants, souvent de seconde génération, qui pourraient assumer la production et la distribution d’eau potable, sans préjuger du mode de gestion (régie ou DSP).
- La création de fédérations départementales de l’eau, sur le modèle des fédérations départementales d’électricité, pour couvrir les territoires ruraux en cohérence avec les schémas départementaux.
Cohérence territoriale et solidarité de bassin
Gérard Seimbille a partagé son expérience de président d’un syndicat mixte de bassin et de vice-président du CEPRI. Il a insisté sur la nécessité de clarifier les compétences et de revenir à une gestion à l’échelle du bassin-versant, seule à même de garantir la solidarité amont-aval et la cohérence des actions.
L’eau ne connaît pas les limites administratives des EPCI. Il faut revenir à une échelle de bassin-versant, en obligeant les collectivités à intégrer les structures de bassin, même si elles conservent partiellement la maîtrise d’ouvrage locale. »
Il a évoqué les difficultés de financement, notamment depuis la suppression de la taxe d’habitation et la limitation de la taxe Gemapi, et a souligné l’importance de conventions et de plans d’action partagés pour faire face aux inondations et au ruissellement. Gérard Seimbille a également plaidé pour une meilleure prise en compte du ruissellement et de l’érosion des sols dans la Gemapi, et pour une solidarité financière élargie à l’ensemble des citoyens.
Outils juridiques et planification : entre ambition, complexité et effectivité
démocratique. La question n’est plus de savoir s’il faut réduire les prélèvements d’eau, mais qui doit décider des efforts. »
Me Bluteau a également insisté sur un point souvent négligé : l’absence d’effectivité des sanctions en cas de prélèvements d’eau illégaux.
Quelle note pour la gouvernance de l’eau ?
Note attribuée : 5/10
- Points positifs : La présence de tous les acteurs autour de la table dans les comités de bassin et les agences de l’eau, la couverture de la moitié du territoire par des SAGE (Schémas d’Aménagement et de Gestion des Eaux).
- Points à améliorer : Généraliser la couverture du territoire par des SAGE, renforcer la participation et l’appropriation du sujet par les élus locaux, améliorer l’intégration entre les différents acteurs et procédures pour une gouvernance plus intégratrice et locale.
Gérard Seimbille (président Entente Oise-Aisne, vice-président CEPRI) :
Note attribuée : 5/10
- Points positifs : La structuration par bassin-versant, la mutualisation à travers certains syndicats de bassin, la responsabilisation des élus via la Gemapi.
- Points à améliorer : Revenir à une gestion à l’échelle du bassin-versant, obliger les collectivités à intégrer les structures de bassin, clarifier la compétence ruissellement (actuellement mal prise en compte dans la Gemapi), éviter la multiplication des modifications législatives qui perturbent les élus, assurer une cohérence d’action et de financement.
Audrey Guiraud (Citadia) :
Note attribuée : 6/10
- Points positifs : Les SDAGE comme véritables « parlements de l’eau » où l’on travaille ensemble sur le bien commun, la prise de conscience croissante des élus.
- Points à améliorer : Décloisonner la planification de l’eau et son application concrète dans les documents d’urbanisme, adapter les périmètres des SCoT pour qu’ils englobent plusieurs bassins-versants, renforcer la solidarité amont-aval, anticiper plutôt que réagir dans l’urgence, développer la pédagogie et la médiation auprès des élus.
Me Philippe Bluteau
Note attribuée : 5,4/10 correspondant au pourcentage du territoire couvert par les SAGE (54 %). Il a toutefois précisé que cette note devait être amputée d’autant de points que de collectivités ayant été privées d’eau lors de la sécheresse 2022, soulignant ainsi que la réalité des ruptures d’alimentation en eau potable doit peser dans l’évaluation de l’efficacité du système. Pour lui, « le droit doit répondre à des situations réelles. Quand on inscrit dans le Code de l’environnement que l’eau fait partie du patrimoine commun de la Nation et qu’on reconnaît l’accès à l’eau comme droit fondamental, l’objectif est d’arriver à une gestion durable et équilibrée. »
- Points positifs : L’existence d’outils juridiques puissants (SAGE, SDAGE, Code de l’environnement), la reconnaissance de l’eau comme patrimoine commun de la Nation et droit fondamental.
- Points à améliorer : Accélérer l’appropriation et la mise en œuvre des outils de planification, décliner les objectifs nationaux (ex. réduction des prélèvements) au niveau local, renforcer la répression des infractions, éviter l’émiettement des services d’eau, garantir la compatibilité entre les différents schémas et documents de planification.
Financements : solidarité, efficacité et transparence
Les intervenants ont pointé la difficulté de financer les actions de prévention et d’adaptation, notamment depuis la suppression de la taxe d’habitation et la limitation de la taxe Gemapi.
Gérard Seimbille a rappelé que la solidarité nationale fonctionne pour l’indemnisation (fonds Barnier), mais pas pour la prévention, qui repose sur une assiette réduite.
Sans une échelle territoriale adaptée et sans ingénierie adéquate, il devient impossible de développer une stratégie cohérente et d’accéder aux financements disponibles. »
Jean Launay a dénoncé le prélèvement de fonds sur les agences de l’eau par l’État, qui fragilise leur capacité à soutenir les projets locaux.
Interventions de la salle : ingénierie territoriale, outils de diagnostic et retours d’expérience
- François Giannocaro (directeur général de l’IRMa) a ouvert le débat sur l’avenir de l’ingénierie territoriale dans un contexte de déconcentration et de décentralisation. Il a souligné que le coût élevé de cette ingénierie, aujourd’hui estimé à 200 millions d’euros, pose la question de la soutenabilité pour les collectivités, en particulier les plus petites. Il a insisté sur la nécessité de repenser les modèles économiques pour éviter que certains territoires ne deviennent « orphelins d’expertise », c’est-à-dire privés de l’appui technique indispensable à la gestion de l’eau et à la mise en œuvre des politiques publiques.
- Marc Lambert (directeur de l’Institution Interdépartementale du Bassin de la Sèvre Niortaise) a présenté l’outil HMUC (Hydrologie, Milieu, Usage, Climat), utilisé dans le cadre des SAGE pour évaluer les besoins et les ressources en eau à l’échelle d’un territoire. Il a expliqué que ces études, bien que précieuses pour objectiver les choix et anticiper les évolutions climatiques, se heurtent à des difficultés de gouvernance (qui porte l’étude ? qui décide ?) et de financement, notamment lorsque les périmètres d’action dépassent les frontières administratives classiques.
- François Liponne (Directeur Général délégué au Cycle de l’Eau à Vichy Communauté) a rappelé l’importance de tirer les leçons des crises passées, notamment celles de 2003 et de la période 2018-2025, pour anticiper les situations de pénurie. Il a mis en avant la mutualisation des réseaux d’eau comme levier majeur de sécurisation de l’approvisionnement, citant l’exemple de l’Allier où l’interconnexion des réseaux permet de faire face à des accidents ou à des épisodes de stress hydrique prolongé.
Anticipation, décloisonnement et adaptation locale
L’ensemble des intervenants ont insisté sur la nécessité d’anticiper les crises, de décloisonner les politiques publiques et d’adapter les solutions aux spécificités locales.
Audrey Guiraud invite à agir sans regret :
Nous avons autant de territoires que de solutions à proposer. Il faut agir sans regret, car toutes les actions en faveur de la biodiversité, du cadre de vie et de la santé sont bénéfiques. »
La gouvernance de l’eau en temps de crise exige une adaptation permanente, une solidarité renforcée et une capacité à anticiper et à décloisonner. Les outils existent, mais leur appropriation et leur articulation restent à parfaire. La réussite passera par la mobilisation de tous les acteurs, la clarification des compétences, la sécurisation des financements et l’accompagnement des territoires dans la durée.
Quelques pistes de réflexion qui se dégagent des échanges pour une meilleure gouvernance de l’eau :
- Favoriser la transversalité entre urbanisme, eau, agriculture, risques et biodiversité.
-
Encourager la concertation entre services urbanisme, environnement, eau et risques, afin de bâtir des territoires plus résilients et adaptés aux nouveaux régimes climatiques.
✔ Renforcer la planification territoriale :
- Généraliser les SAGE et SDAGE
- Articuler les documents d’urbanisme avec les enjeux de l’eau.
- Veiller à ce que les documents d’urbanisme (SCoT, PLUi, PLU) intègrent systématiquement une stratégie de gestion de l’eau, en articulation avec les SAGE et SDAGE
- Prendre en compte la vulnérabilité hydrique (sécheresse, ruissellement, inondation) dès la planification des projets d’aménagement
- Favoriser la cohérence hydrographique dans la définition des périmètres d’action, en dépassant les découpages administratifs traditionnels pour privilégier une approche par bassin-versant.
- Intégrer toutes les collectivités dans des structures de bassin.
- Défendre les ressources des agences de l’eau
- Elargir l’assiette de la taxe Gemapi
- Mutualiser les moyens.
- Mettre en place des outils d’anticipation (comités de suivi hydrologique)
- Agir sans attendre toutes les études, promouvoir les « mesures sans regret ».
- Garantir l’accès à l’expertise pour tous les territoires,
- Soutenir les études transversales (HMUC).
- Développer la médiation et la pédagogie
- Renforcer la culture du risque et la capacité d’anticipation.





